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#01.01

Interview/Portrait

Juliette Binoche Comédienne globe-trotteuse

Juliette Binoche

Avec mes films, je ne cherche pas la facilité, mais à chaque fois la nouveauté, la découverte de l'inconnu...

De l'Italie du Patient anglais à l'Israël du récent Désengagement, Juliette Binoche n'a de cesse de multiplier les tournages à l'étranger. L'occasion de faire le portrait de la plus globe-trotteuse des comédiennes hexagonales...

Difficile de se rappeler aujourd'hui la jeune actrice révoltée, frimousse boudeuse, qui un jour, sur un plateau de Canal Plus (Mon Zénith à moi, au siècle dernier !), explosait de toute sa fougue et de sa rébellion, icône cinégénique en devenir alors écorchée vive. Juliette Binoche, star française adulée dans le monde entier, s'est désormais élevée au rang de véritable institution. L'ex-égérie de Léos Carax, oscarisée entre temps, joue aujourd'hui les globe-trotteuses du 7e art, un jour en Toscane, un autre à Sarajevo, via Hollywood, où elle n'a semble-t-il plus de leçon à recevoir de personne point de vue du professionnalisme. A l'écran, Johnny Depp, Daniel Day Lewis, Ralph Fiennes n'ont pas résisté à ses charmes de brunette capable, dans un même film, d'autant de retenue que de passion.

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Après le Paris de Cédric Klapsich et celui mis en scène par le taïwanais Hou Hsiao-hsien dans Le Voyage du Ballon rouge, ou encore Israël vu par Amos Gitai dans Désengagement, Juliette Binoche poursuit une carrière placée sous le signe des voyages et des collaborations internationales. Une « bougeotte » qui lui ressemble et lui convient pleinement : « Mon désir de quitter la France, de partir voir ailleurs assez rapidement est lié à mon envie d'aller vers l'autre, d'aborder la vie de manière plus large, de rester moins enfermée sur soi-même. C'est la même chose avec mes films. Je ne cherche pas la facilité, mais à chaque fois la nouveauté, la découverte de l'inconnu. »

Humanisme, transhumance, élégance, mais aussi futilité : ainsi se dévoile Juliette Binoche, artiste sans frontières.

Juliette Binoche goes to Hollywood…

« Quand vous tournez aux Etats-Unis, vous sentez la différence : un petit tournage là-bas, ça ressemble à une grosse production française. Mais en Amérique, il y a cette façon de tourner comme s'ils avaient appris dans un manuel Comment faire un film ?! »

Héroïne de Coup de foudre à Rhode Island, Juliette Binoche serait-elle en train - grossièrement parlant - « de cracher dans la soupe »? La connivence entre la comédienne française et l'industrie du cinéma outre-atlantique débute en 1987 avec le magnifique L'Insoutenable légèreté de l'être, sous l'égide inspirée de Philip Kaufman. La consécration arrive neuf ans plus tard : elle décroche l'Oscar du meilleur second rôle pour son personnage d'infirmière dans Le Patient anglais, du regretté Anthony Minghella. « Je ne sais pas pourquoi j'ai ça. Ce n'est pas ma faute. » s'excuse-t-elle presque face à la presse du monde entier, quelques minutes après avoir reçu sa récompense. Pour Hollywood, l'actrice est désormais le symbole d'une élégance et d'un talent tout hexagonaux. « C'est un rêve, ce doit être un rêve français... » s'émerveille-t-elle à l'époque. Les grands studios lui ouvrent alors leurs portes, déroulent leur tapis rouge, mais elle préfère retrouver André Téchiné (Alice et Martin) ou s'aventurer dans l'univers nébuleux de Michael Haneke (Code inconnu, puis Caché). On la croise à Londres, à Paris, à Los Angeles aussi, dont elle garde en mémoire la traumatisante expérience du tremblement de terre de 1994 : « Ca m'a « déterrée ». Cet événement m'a rendue totalement incrédule. Je ne croyais plus en rien. J'étais perdue. J'avais rencontré l'absurde. J'étais extrêmement calme, tout en me demandant pourquoi, avec mon fils entre les bras, j'allais mourir. » Passé le choc, Juliette Binoche, appelée sous d'autres cieux et autant de spotlights, s'éloigne quelque peu des chimères hollywoodiennes. C'est le temps d'Israël (Mary d'Abel Ferrara), de l'Afrique du Sud (In my Country de John Boorman), de l'Angleterre (Par Effraction d'Anthony Minghella, à nouveau)...

« Avec rigueur, je choisis mon chemin, et je ne me fais pas bouffer par les jugements, les systèmes. »

Ambassadrice citoyenne et engagée...

Il y a bien sûr la posture - de plus en plus épuisante et commune au monde du spectacle - de l'artiste engagé(e). Une main pour signer les contrats juteux (Lancôme en ce qui la concerne), l'autre pour agiter les fanions d'un Grand Soir (parmi son florilège : « José Bové, on en a besoin. C'est un vrai résistant (...) qui nous met les yeux en face des trous. »), dont la perspective - comique - fait tant rougir les fronts sous les lambris du 7e art. Juliette Binoche pleure parfois sur le sort des palestiniens (les téléspectateurs gardent probablement en mémoire son « affrontement » avec Alain Finkielkraut chez Ardisson) ou bien d'autres causes sur les plateaux télé, avant, comme les autres, de filer vers de nouvelles aventures cinématographiques et d'absorber un autre cachet (financier celui-là). La critique est aisée, certes, mais Juliette Binoche se défend. Actrice « citoyenne », elle s'est imposée également comme ambassadrice « utile » d'un certain esprit français. L'« utilité », mot oblatif qui revient dans ses propos. « Petite, je ramassais les poupées cassées de mes cousines, je les récupérais. C'était ma façon de me rendre utile, de trouver ma voie. Comme acteur, on est un peu le thérapeute de l'âme. » Sainte Juliette des esprits, donc, est une femme « engagée », quoique, affirme-t-elle, apolitique : « Engagée dans mes relations, mes enfants, mes films. Je suis une femme entière, éprise de la vie, de mes choix... Avec rigueur, je choisis mon chemin, et je ne me fais pas bouffer par les jugements, les systèmes. » Dont acte.

« Je suis une actrice, que je vienne de France ou d'ailleurs, ça m'est égal »

...et star sans frontières

« Je suis une actrice, que je vienne de France ou d'ailleurs, ça m'est égal. J'ai mon coeur, encore ma tête et mes jambes pour marcher. Vous pouvez travailler où vous le sentez, du moment que vous connaissez la langue, la langue internationale... » Le langage du coeur, celui des sentiments aussi, compréhensible par tous. Des Amants du Pont-Neuf à Chocolat, de Trois couleurs à L'Heure d'été, Juliette Binoche a su trouver ses marques et sa place dans des cinématographies du monde entier. Ambassadrice d'un talent mais aussi d'un charme bien français, la pimpante quadragénaire ne se laisse pas impressionner par ses possibles concurrentes outre-Atlantique : « Contrairement à l'Amérique, où les gens pensent que la beauté n'est définie que par la jeunesse et les grosses poitrines, je me suis toujours dit que la femme française ne resplendissait réellement qu'après 40 ans. En France, la beauté a quelque chose de plus subtil, ce qui fait que vieillir est accepté plus simplement. » Comédienne curieuse, insatiable globe-trotteuse, elle n'a pourtant rien perdu de ses origines, de son identité, de cette « francité » plus symbole des Lumières - version candide - à l'international que de fierté cocardière : « On ne peut rêver que si on a les pieds bien sur terre. Plus les racines sont profondes, plus les branches sont porteuses. » Et avec Juliette Binoche, « bohémienne de luxe », aussi à l'aise dans les drames anglais que dans la comédie américaine, des Hauts des Hurlevents à Coup de foudre à Rhode Island, tout cela peut nous porter encore très, très loin.

« En France, la beauté a quelque chose de plus subtil, ce qui fait que vieillir est accepté plus simplement. »

 

Jean-Pascal Grosso

 

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