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Huppert classe…

 

Par Jean-Pascal Grosso

 

Dans cette improbable famille que forme le cinéma français, elle représenterait l'aristocratie. Des airs d'archiduchesse un peu sèche à la féminité aussi rigide qu'un coup de trique sur les doigts de l'élève indiscipliné ! Mais c'est oublier que, sous l'allure de bourgeoise vénéneuse, si efficace dans Pas de scandale, se cache une comédienne douée pour la comédie (Sac de noeuds, 8 femmes....) comme pour les oeuvres très sulfureuses (La Pianiste, Ma mère...). Insatiable, avide de défis, elle revient cette fois en prostituée de luxe dans Sans Queue ni tête de Jeanne Labrune. L’occasion idéale pour tenter de percer le mystère Huppert...

 la pianiste - michael haneke - 2001

« Si à l'écran j'ai l'air froide ou détachée, c'est parce que je pense que cette attitude est  la plus réaliste : dans la vie, vous cachez plus vos sentiments que vous ne les exposez. Lorsque je vois une scène où les ressentis sont lourdement extériorisés, au fond de moi, je me dis : « Ça, ça ne m'arrivera jamais. » Je ne m'exprime que très rarement de cette manière. » C'est une longue et sinueuse histoire qui s'est nouée entre Isabelle Huppert et le public - longue de près de quarante ans. La jeune fille gracile, ayant grandi à Ville d'Avray - fille d’un patron de PME et d'une professeur d'anglais - s'est avec le temps muée en une comédienne plébiscitée autant qu’impénétrable ; l'image renvoyée par ses rôles et sa discrétion concernant sa vie privée s'étant, dans l'imaginaire toujours fertile des spectateurs, mêlés au fil d'un inaltérable fondu enchaîné.

 

 au festival de cannes 2009

 

« Si à l'écran j'ai l'air froide ou détachée, c'est parce que je pense que cette attitude est  la plus réaliste »

 

Si elle débute au coeur des années 70 comme égérie mignonne d'un cinéma français en pleine sédition (Robbe-Grillet, Blier...), la voilà aujourd'hui au sommet, prenant parfois, vue de l'extérieur, les atours d'un Diva aux exigences et à l'intransigeance raillées ou jalousées. « Je me demande vraiment si on se dit un jour qu'on va devenir comédien. Au mieux, ça peut devenir un statut social, on en vit. Mais pour moi, par-dessus tout, c'est une manière de survivre, d'exister. Être actrice, c'est affronter le fait qu'on est incapable de faire autre chose... » A l'heure de la décontraction généralisée, du « cool » compulsif, de la mise sous projecteur forcenée de starlettes décomplexées et vite évaporées, Huppert passe pour hautaine, compliquée, si ce n'est tourmentée. « Jouer est une manière de vivre ses propres folies » confesse-t-elle. Ce qui n'est pas fait pour rendre son image plus désinvolte...

 

 mostra de venise 2009

 

« Être actrice, c'est affronter le fait qu'on est incapable de faire autre chose... »

 

D'un plateau à l'autre

Celle qui se déclare avoir été « l'une des premières comédiennes européennes », multipliant les rôles à l'étranger, jusqu'au sacro-saint Hollywood – tout d'abord avec la magnifique et ratée aventure des Portes du Paradis de Michael Cimino – poursuit ses pérégrinations par réalisateurs interposés. Isabelle Huppert est une voyageuse, habituée des premières classes devant des caméras majeures (Tavernier, Godard, Wajda...), mais capable aussi de se risquer sur des chemins de traverse (Petrovic, Hartley, Schroeder...). On la retrouve dans un drame italien signé Marco Ferreri (L'Histoire de Pietra), plus tard au Cambodge pour une adaptation de Duras sous l'égide de Rithy Pan (Un Barrage contre le Pacifique). Applaudie à New-York, adoubée à Cannes, courtisée à Los Angeles, sur les planches à Montréal, elle concède se battre en permanence contre les étiquettes et « casser l'image que (mon) public et que certains critiques ont pu se faire de (moi). » Ce public, donc, fidèle, l'a suivi en pin-up, en avorteuse, en marâtre, en amante, en mère incestueuse même. Isabelle Huppert se dévoile peu, mais offre des clefs pour ouvrir une infime lucarne sur une vie privée et une personnalité savamment protégées (elle est mère de trois enfants qu'elle a eu avec le metteur en scène Ronald Chammah). Elle s'explique : « Je cherche à garder ce lien constant entre les films et les rôles que je choisis et ma personnalité. C'est pour cela qu'il m'est si difficile d'accepter un projet. Pour moi, c'est comme si rien ne séparait mes films de ma propre vie. Tourner un long-métrage a tellement à voir avec l'intime, le privé. Pour accepter un projet, il faut que je ressente un lien fort avec ce que je suis. C'est ce qui en rend l'impact aussi émotionnel. Mais il faut rester pragmatique. Nous parlons toujours de travail. Ce qui est en dehors m'appartient. »

 gabrielle - patrice chereau - 2005

 

« Pour moi, c'est comme si rien ne séparait mes films de ma propre vie »

Hommes/femme : mode d'emploi

Claude Sautet aura eu sa Romy Schneider. André Téchiné sa Catherine Deneuve. Sans éluder sa brillante collaboration avec Benoît Jacquot (L'Ecole de la chair, Pas de scandale, Villa Amalia...), c'est en tandem avec l'inimitable Claude Chabrol qu'Isabelle Huppert connaîtra quelques uns de ses plus beaux succès à la fois critiques et publics. Entre le pape du polar français, plus hédoniste roublard que cynique avéré, et la comédienne protéiforme, un accord presque faustien est passé qui ouvre les portes à tous les succès, toutes les récompenses : un prix à Cannes pour Violette Nozière (1978), à Venise pour Une Affaire de femmes (1988), un César pour La Cérémonie (1996)... En 1997, au sujet de cette relation artistique rare, elle déclare aux Cahiers du cinéma: « Un acteur avance en état de cécité avec son metteur en scène... C'est le metteur en scène qui voit, et l'acteur qui avance sans voir, mais en croyant. Et quand je parle de ce sentiment de liberté et de confiance extraordinaire que Claude Chabrol m'a donné, je pense que je le lui rends aussi. Dans la confiance, on se donne mutuellement des ailes. Cette réciprocité est très importante. On est élu par quelqu'un, mais on le choisit aussi. » De Jean-Luc Godard, avec qui elle a tourné deux longs-métrages (Sauve qui peut (la vie) et Passion), elle dit : « Rien que de pouvoir le regarder travailler, c'est un cadeau pour une actrice. Avec lui, c'est le degré zéro : vous ne faites rien, ce qui peut être une situation très étrange. Et pourtant, vous jouez ! » Et il y a un troisième homme : l'autrichien Michael Haneke. Premier contact en 1997. Haneke lui propose le rôle principal féminin de Funny Games, terrifiant huis clos entre un couple bon teint et deux adolescents qui se transformeront en d'abominables tortionnaires. « Je trouvais le personnage fascinant », se souvient-elle, « mais, en tant que comédienne, beaucoup trop dur à interpréter. Bien sûr, ensuite, j'ai regretté ma décision. Lorsque Michael Haneke est venu me proposer celui de La Pianiste, je l'ai pris comme un défi ». « Tu vas voir », m'a-t-il dit, « c'est pire que Funny Games ! ». Cette fois, elle accepte. Un choix judicieux. Son interprétation de bourgeoise taraudée par le désir lui rapporte un Prix d'interprétation féminine au Festival de Cannes en 2001. Les mauvaises langues diront que la comédienne, devenue Présidente du Jury huit ans plus tard, aura comme « renvoyé l'ascenseur » à l'un de ses réalisateurs fétiches en lui remettant la Palme d'or pour Le Ruban Blanc. Comme les gens peuvent être médisants...

 les soeurs fachees - alexandra leclere - 2004

 

Un acteur avance en état de cécité avec son metteur en scène... Avec Godart, vous ne faîtes rien et pourtant vous jouez ! »

 

A 57 ans, Isabelle Huppert, toujours entre deux projets – récemment Copacabana aux côté de sa fille Lolita Chammah, aujourd'hui dans Sans queue ni tête dans la peau d'une escort-girl face au belge Bouli Lanners, prochainement dans une nouvelle version de la sinistre histoire de la comtesse Bathory signée par la cinéaste allemande Ulrike Ottinger -, se dit toujours muée par le même désir, un désir simple, celui de travailler : « Un désir et un besoin, comme manger. Une actrice et une cuisinière, c'est une peu la même chose. J'ai du mal à résister à ce désir. Et c'est vrai, que parfois, on peut rater une recette – mais ça ne m'est encore jamais arrivé. Je n'ai honte d'aucun des films que j'ai tournés. J'ai toujours eu beaucoup de chance. » Une chance que cette rousse insaisissable, insatisfaite en diable, n'hésitera pas à remettre une nouvelle fois en jeu.

 

 sans queue ni tete - jeanne labrune - 2010

Sans Queue ni tête de Jeanne Labrune, sortie le 29 septembre.

 

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